La chair inspirée
Unité profonde du charnel et du spirituel.
Signification de la sexualité.
par
Xavier Lacroix
Beaucoup sont
persuadés que le christianisme se caractérise par
l'affirmation que l'homme n'a pas seulement un corps mais une
"âme". I1 faut savoir qu'une telle croyance n'est pas
spécifiquement chrétienne. On la trouve dans presque
toutes les religions et, en Occident, elle est surtout d'origine
grecque. (...) Car le christianisme est la religion de l'incarnation,
du Verbe "fait (1) chair", de la résurrection de
la chair. Religion qui place donc au centre de sa perspective non
seulement le corps mais, chose encore plus étonnante, la
chair.
Les implications
en sont innombrables. Nous nous arrêterons
particulièrement sur celles qui concernent la vie affective et
sexuelle. S'il est un domaine où l'unité, où
l'union intime du charnel et du spirituel est non seulement
perceptible mais éprouvée, ressentie, c'est bien
celui-ci. Mais cette unité n'est pas immédiate; elle
n'est pas garantie d'avance. Il ne faudrait pas, dans un excès
d'euphorie, passer sous silence les textes comme celui où
saint Paul nous dit que "la chair convoite contre l'esprit et
l'esprit contre la chair" (2) Si l'unité est à la
source et au terme, elle peut se perdre en cours de route, dans les
aléas de la volonté ou dans les ambiguïtés
du désir.
Le coeur; lieu de
l'unité
"L'idée
chrétienne de l'homme n'est pas celle d'une âme
incarnée, mais celle d'un corps animé", écrit un
exégète anglais (3). L'idée d'incarnation, qui
laisserait entendre la "descente" d'une âme dans un corps, est
elle-même ambiguë. Ce qui est donné, ce qui
naît, ce qui est conçu est un corps. Mais, lorsque je
dis "corps", je n'entends pas seulement l'organisme constitué
de tissus, d'organes et de cellules. J'entends aussi le lieu
d'où surgissent un regard, des paroles, des gestes, des
désirs, bref une existence. Plus originaire, plus proche de ce
que je vis et, en ce sens, plus réel que le corps objet est
donc le corps-sujet, c'est-à-dire celui que je suis avant de
l'avoir. Ce corps originaire, lieu et source de mon existence
subjective, pourrait aussi bien être appelé "âme".
Un philosophe contemporain lui donne le nom de "chair", qu'il
définit comme "le pouvoir de sentir" (4).
Ce corps-sujet
est le lieu du don, c'est-à-dire de la vie en tant que
reçue. Et cela sous ses trois dimensions, biologique,
psychique et spirituelle. C'est dans le même mouvement que nous
recevons ces trois dimensions de notre existence personnelle. Comment
donc nommer le support de cette unité ? (...).
Si l'on cherche
un terme moins abstrait, le mot "coeur" est d'un bon secours. Dans la
Bible, il n'a pas seulement une signification sentimentale, comme
aujourd'hui. Le coeur n'est pas seulement le support des sentiments
ou des émotions, mais le lieu de la volonté, de la
décision, des choix existentiels. Le terme offre le
très grand intérêt d'être lui-même
à l'articulation du charnel et du spirituel. Le coeur est
aussi bien un muscle vital pour le corps que le centre de l'âme
qui, en cette dernière aussi, vit du double mouvement de
diastole (ouverture) - systole (recueillement). (...) Il n'est pas de
meilleure expression de la vie spirituelle que la respiration, cette
alternance de souffle. Combien notre vision du corps et de l'esprit
s'enrichirait si nous nous rappelions l'intime parenté entre
"spirituel" et tous les autres termes construits sur cette racine
SPIR: respirer, inspirer, expirer, aspirer, espérer... Le
spirituel est plus que l'intellect (...) Il est un dynamisme,
dynamisme de transcendance, d'ouverture et, tout spécialement,
de don (6). Ce dynamisme soulève le corps, le transfigure, lui
ouvre un avenir nouveau. Car l'esprit, c'est l'avènement de la
nouveauté.
Le corps pour
l'alliance
Nouveauté
d'abord de la rencontre de l'autre. Le corps devient spirituel en
étant habité, "inspiré" par l'amour. Le
désir, auquel celui-ci ne se réduit pas, mais qui le
suscite, ne doit pas être compris de façon
réductrice, comme le simple résultat de processus
biochimiques. Toute analyse un peu fine du désir montre que ce
dernier est de part en part subjectif. Autrement dit, qu'il vient
d'un sujet (d'un coeur) et qu'il va vers un autre sujet.
(...)
En effet, le
corps tout entier est expression. Les gestes de tendresse sont
à comprendre comme un langage, et non seulement comme des
moyens pour parvenir à une fin connue d'avance, qui serait
l'orgasme. C'est ainsi qu'une poétique de la caresse, de
l'étreinte, du baiser est en mesure de percevoir ceux-ci comme
façonnement, célébration, apprivoisement mutuel,
promesse (8), Le double mouvement qui se dessine à l'horizon
est alors celui de don et d'accueil. Aussi l'acte ultime de l'union,
le coït, réalisant l'union la plus intime du plus intime
des corps, accompagné de sensations qui envahissent ces
derniers tout entiers, trouve-t-il son meilleur contexte,
c'est-à-dire le lieu d'accomplissement le plus plénier
de son sens, dans l'alliance conjugale qui est elle-même le
lieu du don mutuel de deux libertés, de l'enlacement de deux
histoires. (...) Que le plus charnel (l'union sexuelle) exprime ainsi
le plus spirituel (l'alliance des coeurs), n'est-ce pas là un
témoignage extraordinaire de l'unité entre ces deux
ordres, unité que le christianisme est particulièrement
apte à saisir ? (...)
Temple du Saint
Esprit
Nous voici
peut-être mieux à même de comprendre la phrase de
saint Paul évoquée plus haut, qui fait scandale
à certains parce qu'elle a été le lieu de
multiples contresens. Pour Paul comme pour la Bible, "chair" n'est
pas à entendre d'abord au sens érotique mais comme
désignant tout l'humain, dans sa dimension de faiblesse et de
vulnérabilité. En ce sens, elle est un bienfait car, au
coeur de la foi chrétienne, se trouve l'idée que la
puissance de Dieu se déploie avec prédilection dans la
faiblesse (10). Chez le prophète Ezéchiel, l'expression
"coeur de chair" a un sens favorable: celui-ci ne vaut-il pas mieux
qu'un "coeur de pierre ? "(Il) Mais il arrive que l'homme choisisse
de s'installer dans cette faiblesse, de l'oublier et, en oubliant le
souffle dont il dépend, de ne compter que sur les ressources
de celle-ci. C'est alors que l'existence "selon la chair" -
expression que Paul distingue de celle d'existence "dans la chair" -
s'oppose à l'existence "selon l'esprit''(12). La chair, au
sens péjoratif, c'est finalement l'ego, lorsque celui-ci ne
s'ouvre plus au souffle de l'Esprit.
Pour la foi
chrétienne, dès à présent, le corps est
à la fois charnel et spirituel. Fragile, vulnérable et
habité par l'Esprit. Saint Paul ose affirmer qu'il est le
"tabernacle du Saint-Esprit''(13) (...)
C'est bien parce
que le christianisme croit que le corps est appelé à
une telle destinée qu'il le prend tellement au sérieux.
S'il a parfois, dans le passé, pris trop au sérieux les
"choses de la chair", il a manifestement aujourd'hui un rôle
prophétique à jouer pour rappeler "l'éminente
dignité du corps" et sa vocation spirituelle. Car celui-ci a
été et est le lieu de "cette histoire arrivée
à la terre"(l5), d'avoir enfanté Dieu.
Philosophe et théologien
maître de conférences à l'Université
Catholique de Lyon.
Ouvrages de X. Lacroix
(Extrait d'un article paru dans la Revue Alliance :
Le Corps et le
Coeur
n°106-107)
©
Alliance - 1998/9 (avec les
remerciements de PMC)



Notes
(1) et non
seulement "entré dans la..."
(2) Epitre aux
Galates, 5,l7.
(3) J A.T.
ROBINSON, Le corps, étude sur la théologie de saint
Paul. Ed du Châlet, 1966, p.27.
(4) Michel
Henry, in Philosophie et Phénoménologie du corps, PUF,
1965, P.248.
(5) L'homme
biblique n'est pas duel. Il est à la fois un et trois: un
corps animé par une "âme" (nefesh, qui signifie gorge,
respiration), elle-même animée par l'Esprit (Ruah, le
vent, le souffle de Dieu).
(6) "Le donner
est le mouvement originaire de la vie spirituelle." E. LEVINAS,
Difficile liberté, Albin Michel, 1976, p. 87.
(7) Jean
Vanier, Homme et femme il les fit, Fleurus-Bellarmin, 1984, p. 73.(8)
Xavier Lacroix, Le corps de chair, Cerf, 1992, p. 100 et suivantes,
Le corps et l'esprit, Vie Chrétienne, 1995, p.41 et suivantes.
(8) Xavier
Lacroix, Le corps de chair, Cerf, 1992, p. 100 et suivantes, Le corps
et l'esprit, Vie Chrétienne, 1995, p.41 et suivantes. (9)
Revue Alliance, Le désir de fécondité,
n°93/94, Mai-Août 1994.
(9) Revue
Alliance, Le désir de fécondité, n°93/94,
Mai-Août 1994
(10) "Ma
puissance se déploie dans la faiblesse"2Co. 12,9
(11)
"J'ôterai de leur corps le coeur de pierre et leur donnerai un
coeur de chair. «Ez. 11,19. (12) 2Co. 10,3.
(13) 1 Co.
6,19
(14) 1 Co.
6,15
(15) Charles
Péguy, Victor-Mane, comte Hugo, 1910, Pléiade p.741.