Le mariage : Deux oui pour la vie, la
traversée de l'impossible
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"L'union de l'homme
et de la femme, nous dit le talmud, est un miracle plus
grand encore que le passage de la mer rouge". On ne
s'étonnera jamais assez que l'engagement à
partager une vie entière ensemble puisse être
vécu avec bonheur. Comment concilier les exigences de
la durée avec les aspirations modernes au bonheur et
à la liberté ?
Comment concevoir
une union qui ne supprime pas les différences mais
les mette en valeur ?
La vie conjugale
tient du prodige. Notre thèse est qu'elle est
à la fois une volonté, un art, et un
don.
Nous nous
arrêtons sur chacun de ces termes pour en peser les
enjeux.
Importance de la
décision et de la ferme foi dans le lien, importance
de l'art de vivre, du savoir faire et du savoir dire,
importance de l'accueil d'un don primordial, don qui peut se
dire en termes humains ou en termes théologiques. Au
fond le lien est grace et doit faire appel aux ressources de
la grâce pour être sauvé de tous les
périls
Il y a quelques
jours, au cours d'une soirée de fommation d'acteurs
de la préparation au mariage, un homme vient vers moi
pour me dire qu'il souhaite me poser une question, "peut
être idiote", mais qu'il portait en lui depuis des
années. Je vous la transmets telle quelle :" Un
être a-t-il la capacité de vivre une vie
entière avec un autre être"? Je précise
que cet homme était marié, et se
préparait à en préparer d'autres au
mariage. Mais il s'étonnait de ce qu'un être,
c'est-à-dire un homme ou une femme puisse ainsi lier
son existence à une autre existence, sur une longue
durée. Cet étonnement me paraît de bon
aloi, et je le partage.
Comment concilier
bonheur et durée ?
Empiriquement
déjà, qu'au fil des années l'accord,
dans une relation de qualité, soit naturellement
durable, cela dépend de tellement de facteurs que la
probabilité en sera plutôt mince. Vous qui
pratiquez depuis un certain temps la préparation au
mariage, vous avez déjà eu, je présume,
l'occasion de critiquer le mythe de l'âme soeur,
I'image de ce partenaire qui serait mon alter ego, un peu
comme mon double en symétrie, auquel je serais
parfaitement adapté, mon complémentaire. C'est
un des intérêts des remises en cause actuelles
du mariage et de l'engagement sur une longue durée
que de nous faire prendre conscience que faire le pari de
vivre ensemble "jusqu'à ce que la mort nous
sépare" est un pari singulièrement audacieux,
qui a un côté déraisonnable, un
côté de folie.
On s'étonne
et s'inquiète aujourd'hui du nombre de
séparations, de divorces, d'échecs de couples.
Au risque de paraître naïf ou provocateur, je
vous avouerai que je m'étonne plutôt du fait
que, dans la plupart de nos pays, la majorité des
couples se marient, restent stables. Les deux tiers,
environ, ne divorcent pas. (Je sais que la proportion est de
50-50 pour les Etats-Unis et le Canada).
Pourquoi mon
étonnement ? Parce que, sociologiquement, notre
culture ne porte guère à la durée,
à l'engagement sur le long terme. Elle est
plutôt une culture de la rupture, de la
précarité et de la multiplicité.
"Aujourd'hui, la vie se vit en morceaux", disait un
personnage de Jean-Luc Godard. Plus profondément, je
vois un paradoxe entre les valeurs liées à la
modernité (ou post-modernité), telles la
liberté, I'épanouissement de l'ego, la
primauté du désir et celles liées
à la durée, laquelle ne peut pas ne pas
comporter une part de renoncement, d'effort, de patience, de
souffrance même. Comment concilier les images
contemporaines du bonheur et, autour d'elles, les valeurs de
la modernité, avec les exigences de la durée,
de la longue durée ? Tel serait le premier paradoxe,
le premier défi.
Comment constituer une unité ?
Le second
défi serait: comment constituer une unité, aux
différents sens de ce mot, avec tout ce que nous en
attendons aujourd'hui, harmonie, communlon entente,
connaissance, entre deux être séparés,
différents? Différents par leur sexe, par leur
histoire, leur complexion psychique? A mesure que le temps
avance, ces mêmes différences qui, dans un
premier temps, semblaient au service de la
complémentarité, dans un second temps
apparaîtront comme des obstacles. Découvrir de
plus en plus que l'autre est l'autre, et en même temps
avancer sur le chemin de l'unité, quel paradoxe!
Selon le philosophe Emmanuel Lévinas, "être
libres, c'est être séparés". Et s'il n'y
avait que la liberté! En leur fond les
libertés sont communicantes. Mais il y a surtout les
détemminismes, les limites, les pesanteurs, les
malentendus.
Le défi
devient alors: comment concilier les apports des sciences
humaines, qui mettent en lumière ces
déterminismes, ces limites, le comment et le pourquoi
des mécanismes de l'échec d'une part et,
d'autre part la fidélité à
l'éthique chrétienne traditionnelle, en
persévérant à affirmer que l'engagement
définitif est sensé, qu'il est même une
chance, pour les personnes et pour leur famille ?
Sommes-nous capables de nous lier pour la
vie ?
Il y aurait deux
manières de se poser la question:
- la première
serait de croire que la rencontre ou l'alliance va de soi,
est facile, naturelle. C'est le point de vue que je
qualifierai de "romantique", qui croit en la toute puissance
du sentiment. A moins que ce ne soit d'un point de vue
volontariste, plus rare aujourd'hui, qui croirait en la
toute-puissance de la volonté.
- la seconde
manière de ne pas se poser la question de la
possibilité du lien est tout simplement d'y avoir
renoncé, renoncé à construire une unlon
durable, pour toute la vie. Je qualifierai ce point de vue
de désabusé ou résigné.
Le point de vue que
je propose consiste à regarder en face la
difficulté de la rencontre, allant jusqu'à la
désigner, avec plusieurs auteurs, comme impossible,
tout en continuant à parier sur elle, à
l'affirmer comme désirable, comme un bien
fondamental, comme nécessaire, mêrne.
1) L'ALLIANCE CONJUGALE EST
NÉCESSAIRE
L'impossible
nécessaire, tel est le paradoxe auquel nous sommes
confrontés. Nécessaire, l'alliance conjugale
l'est au moins pour trois raisons :
Elle correspond
à une aspiration très profonde de l'homme et
de la femme. Autant il nous faut assumer la
séparation, autant il est vrai que nous ne sommes pas
faits pour la séparation. Il y a en nous un attrait
irrésistible, lié à la vie même
de notre intériorité, vers la
proximité, I'unité, le don et l'accueil
mutuels, c'est-à-dire vers une victoire sur la
division et l'extériorité.
Une deuxième
raison est que Ia fécondité est un horizon
majeur de cette union. Or, pour les enfants qui en
naîtront, ce sera un bienfait sans équivalent
que de pouvoir compter sur la solidité du lien qui
unit leur père et leur mère. Né de
cette union, il grandit sur le roc de celle-ci, laquelle, si
elle est suffisamment bonne, sera pour lui un principe de
sécurité et d'unité intérieure
qu'aucun palliatif ne pourra rem placer. Dans le cadre des
débats qui, dans plusieurs de nos pays, ont lieu
autour de la famille, il faudra bien u njour affirmer que le
meilleur fonde ment, la meilleure fondation pour celle ci
n'est ni la seule harmonie affective du couple, ni la seule
reconnaissance du lien de filiation mais
l'établissementd'un pacte conjugal clair entre les
parents.
Pour les
époux aussi, troisième raison, ce sera une
source de sécurité intérieure, de
certitude, d'assurance, que de se savoir aimé
inconditionnellement, c'est-à-dire tout entier, tel
que l'on est, par un autre. Quelle joie que ne pas avoir
tous les jours l'impression de passer un examen,
d'être accepté tel que l'on est, et pas
seulement pour ses qualités, ! Quelle joie aussi de
faire ce même cadeau à l'autre !
Nous voici donc face
à l'impossible nécessaire. Une parole du
Talmud me revient alors à l'esprit: "L'union de
l'homme et de la femme est un miracle plus grand encore que
le passage de la mer rouge"'. Le rapprochement n'est sans
doute pas fortuit. Il est vrai que d'un côté
nous avons une union, de I'autre une séparation. Mais
l'union elle-même suppose la séparation sans
oublier de surcroît que, dans e passage de la mer,
c'est d'une traversée qu'il est question. De passer
d'une rive à l'autre.
Faut-il en ce
domaine croire au: miracles ? C'est une bonne question,
à laquelle il ne faut pas répondre trop
rapidement.
Ma thèse sera
alors que le lien durable -durable et heureux, ce qui pour
moi veut dire durable et vivant- sera le fruit de la
rencontre entre trois facteurs trois réalités
qui se croisent comme en torsade dans le lien, s'appelan t
mutuellement. La plupart des discour s oublient l'une ou
l'autre de ces dimen sions. Ma thèse sera donc que le
lien est à la fois un vouloir, un art, et un don.
2) LE LIEN EST A LA FOIS UN VOULOIR, UN ART
ET UN DON
Un vouloir
Une
chose est de désirer vivre ensemble l'unité,
de la souhaiter, de la rêver, une autre est de la
vouloir effectivement. Une chose sont les processus qui se
passent en nous, le fonctionnement, les mécanismes de
notre vie affective, une autre est ce que nous
décidons, la fidélité à ce que
nous avons décidé. Le lien conjugal n'est pas
un "produit naturel", une chose toute faite. Il est en
construction, il est une oeuvre qui demande effort.
Quoi que l'on dise,
et que je suis loin de contester, sur la pesanteur
réelle des déterminismes psychoaffectifs, il
est certain qu'un élément déterminant
dans la vie du couple sera le fait que l'un et l'autre
veuillent ensemble construire le lien. En l'absence de cette
ferme volonté, le premier obstacle sérieux
balaiera le couple. Seule une volonté
déterminée fera poser les gestes, qui
coûtent parfois, nécessaires à la vie ou
au salut du couple. Actes de parole vraie, de
réconciliation, de réforme des comportements,
de service, de solidarité. Je cite souvent cette
formule de France Quéré: "Les couples qui
marchent sont ceux qui font marcher".
D'où
l'importance, pour cela, que le couple ait été
fondé, fondé sur une claire décision,
laquelle prend nécessairement la forme d'une parole,
qui fera office de référence, offrant un
cadre, un point fixe dans les moments de turbulence. Cette
parole a ouvert un avenir, fixé un cap, et il n'est
nulle navigation qui ne se fixe un cap. Comme le disait le
philosophe Sénèque, "il n'est nul bon vent
pour celui qui ne sait où il va".
Pour la
clarté de l'engagement, il peut être bon de
rappeler ici une différence entre savoir que
l'échec est possible, ce qui est du réalisme,
et laisser ouverte en soi la possibilité de vouloir
autre chose, ce qui serait le cas d'une volonté qui,
selon l'expression d'un philosophe, "loucherait sur sa
propre faiblesse", envisageant d'avance de vouloir,
d'elle-même, autre chose, au cas où..., se
ménageant une porte de sortie. L'engagement conjugal
comme pacte d'alliance est un acte dans lequel la
volonté s'engage tout entière.
Toutefois il faut
bien reconnaître que si la volonté est
déterminante, elle n'est pas toute puissante. S'il
suffisait de vouloir durer pour y parvenir, les choses
serait plus simples. La volonté n'est pas
toute-puissante pour trois raisons au moins.
(1) Elle ne peut pas
s'auto-alimenter. Elle doit recevoir son énergie de
plus intérieur, plus originaire qu'elle. Croire que
la volonté puisse être à elle même
son propre moteur, cela s'appelle volontarisme.
(2) La seconde
raison pour laquelle la volonté n'est pas toute
puissante est qu'il y a en nous des résistances, des
obstacles qui résistent à ce que nous
voudrions faire. Ce sont tous les déterminismes ou
les entraves intérieurs dont nous faisons amplement
l'expérience dans la vie de couple, dont ia vie de
couple est un des meilleurs révélateurs.
(3) La
troisième raison est que pour faire vivre l'alliance,
il faut être deux. Ce qui complique bien des choses!
Je ne peux vouloir à la place de l'autre. Je n'ai pas
d'emprise sur sa volonté, ce qui est au fond une
bonne chose.
Il ne suffit donc
pas de vouloir durer, encore faut-il savoir comment s'y
prendre. Autrement dit, cela relève aussi d'un savoir
faire, d'un art. Et ce sera la deuxième dimension du
lien.
Un art
Des
époux en train de divorcer disaient un jour: "Nous
nous aimons, mais nous sommes incapables de vivre ensemble"
On peut en être incapable par une collection de
maladresses, par des enchaînements de scénarios
funestes, par l'enfermement dans des situations qui rendent
difficile une avancée. Ils voudraient vivre ensemble,
mais ils ne savent comment s'y prendre. Comme le disait un
collègue de Louvain, thérapeute de couples:
"Il ne s'agit pas d'amour, mais d'être capables de
vivre ensemble. Et l'amour aide un peu"
Au reste, I'amour
lui-même n'est pas seulement un élan, une
intention, encore moins un fluide magique. Il est, selon les
termes de plusieurs philosophes, un "artefact", une
construction, un ouvrage, qui demande du talent, de
l'inspiration. Un "art" au sens large et le plus ancien du
terme, technè en grec, qui désigne un savoir
faire, une compétence. "Les relations de couples sont
sans doute plus riches qu'avant, mais elles demandent, en
contrepartie, davantage de compétences"
déclarait un autre spécialiste. Un "art" aussi
au sens plus restreint de "beaux arts", c'est-à-dire
entendu comme capacité à créer,
à créer une oeuvre, une oeuvre belle.
J'évoquerai ici quelques traits de cet art. -Art de
savoir dire "oui" mais aussi, et pour cela, celui de savoir
dire "non". Savoir s'affronter au désaccord,
paisiblement, sereinement, sans le confondre avec le
conflit, sans confondre non plus le conflit, si celui-ci a
lieu, avec la crise, ni la crise avec la catastrophe;
- Art de demander, de savoir faire
connaître à l'autre ses désirs, ses
attentes, ses déceptions; sans que cela n'apparaisse
comme une plainte, un reproche ou une accusation;
- Art de recevoir et
de donner. Certains ne font que l'un ou l'autre. Dans l'un
et l'autre cas, c'est aussi dommageable. Le don, sous ses
diverses fommes, des plus grandes aux plus petites, est ce
qui fait vivre le lien. Mais il n'est que l'envers de
l'accueil de l'autre. Savoir se laisser aimer, apprivoiser,
savoir reconna^~tre et dire que l'on a besoin de l'autre,
savoir aussi donner sans alimenter l'égo~sme du
partenaire si le don n'est pas réciproque. Il y a
deux écueils possibles pour le don: I'avarice ou la
prodigalité. L'avarice de celui qui ne sait pas
donner, la prodigalité qui donne sans sagesse.
- Art de savoir
être homme et femme, dans le respect des
différences, de la différence des genres tout
particulièrement. Sans que l'un des deux n'impose son
modèle à l'autre, ou ses critères, ou
sa manière d'être. Savoir conjuguer
égalité et différence, justice et
dissymétrie ... tout un art ! Savoir donner au
partenaire de développer les harmoniques de sa
masculinité ou de sa féminité (ou les
deux). C'est d'un jeu subtil de ressemblances et de
différences entre les conjoints que na~tra le profil
unique, inédit de la différence sexuelle,
différence qui prendra un visage singulier dans
chaque couple, pour chaque couple, au-delà des
stéréotypes.
- Art de cultiver le
désir et la tendresse charnels, de leur trouver des
ressources nouvelles, renouvelées, à chaque
étape de la vie commune, par delà les
élans des commencements. Il en est qui affirment que
l'attachement tue le désir: I'art est alors de leur
prouver le contraire en inventant une histoire et une
harmonie propres à chaque couple, au delà, ici
encore, des stéréotypes.
- Art de parler avec
les enfants, et, ce qui est plus délicat, avec les
adolescents, en trouvant une parole de père, une
parole de mère, avec leurs différences, en
discernant ce qui est opportun selon les moments et les
étapes de la vie.
- Art de
créer une communauté de vie originale, aussi
singulière que les personnes qui la composent,
où se partagent des joies communes, des moments de
fête, des découvertes, cela suppose de
l'attention, de l'imagination, de l'intuition. Je pense ici
à cette parole du poète René Char:
"L'amour va du plus grand au plus petit".
- Art d'exercer
l'hospitalité, d'ouvrir la famille. La maison
ouverte, la table accueillante, la conversation avec des
amis, la place faite à l'hôte imprévu,
tout cela fait partie non seulement de I'art de vivre, mais
de la conjugalité ellemême, contribuant
à la construire. La conjugalité ne se
réduit pas à l'intimité.
On pourrait
poursuivre, bien sûr. Je relèverai ici une
question, celle de l'apprentissage de ces arts, en un temps
où les familles sont plus isolées, moins
intégrées, participant moins, en
général, à un réseau de
familles. Il faudra des lieux de parole, de confrontation,
de partage d'expérience, encouragement, pour les
jeunes couples tout particulièrement. Les
"équipes trois ans" du C.L.E.R. ou les "équipes
tandem" des Equipes
Notre-Dame
en sont de bons exemples. Les C.P.M. font certainement des
choses dans ce sens.
Mais nous nous
rendons bien compte que, aussi important soit l'art, le
savoir faire, la réalité du lien, ce qui le
fait vivre, est encore au-delà. Il est bien
évident que le lien n'est pas, ne saurait être
le résultat de toutes ces pratiques, comme des
recettes, encore moins le produit de techniques. Le lien
n'est pas seulement une question de volonté; il n'est
pas seulement une question de savoir faire, il est d'abord
le fnuit d'un don.
Un don
J'ai
évoqué tout-à-l'heure la notion de don
au sens actif. Le don est créateur de liens, le don
seul est créateur de liens, fondateur du lien. C'est
en donnant à l'autre que je signffie le prix du lien
pour moi et, Ï faisant, je fais exister celui-ci. Le don
réalise ce qu'il signrFie, c'est-à-dire la
koinonia, mise en commun, la communauté, qui est un
autre nom du lien.
En une culture
où domine l'utilitarisme, c'est-à-dire la
pensée selon laquelle seule la recherche de
l'intérêt, de l'intérêt
individuel, gouvernerait tous nos actes, il nous faut oser
dire, avec plusieurs philosophes ou anthropologues, que le
désir de donner est en nous aussi profond, plus
profond même, que le désir de profiter. C'est
très concrètement que nous en faisons
l'expérience: dans la joie de donner. La joie est le
signe que la vie grandit, la vie s'éprouve en donnant
et se donnant. Vie, joie et don, ces trois mots sont
indissociables. "L'amour est la circulation même de la
vie comme don".
Il ne s'agit pas
d'un don à sens unique: le don véritable n'est
que l'autre nom de l'accueil. Le plus beau cadeau que je
puisse faire à l'autre est de l'accueillir. Aimer,
c'est précisément cela, I'expérience de
recevoir en donnant et de donner en recevant. Ce qui ne
signifie pas que l'on donne pour recevoir, ce qui
redonnerait raison au schéma utilitariste. On donne
pour que l'autre vive, pour que le lien vive, sans calculer.
La joie de donner, celle de recevoir de l'autre, ne sont pas
le but de l'acte mais son fruit. Non le but d'un calcul
égo~ste déguisé mais le fuit d'un acte
généreux. Mais, me direz-vous, de ce mouvement
sommes nous capables? Sommesnous capables par nous
mêmes de don authentique et généreux?
Telle est bien la question, la grande question, qui rejoint
celle que nous posions au début sur la
possibilité même du lien.
L'élan qui,
le plus naturellement suscitera la force de vouloir
construire et de donner sera ordinairement ce que l'on nomme
le désir. Désir dont nous venons de dire qu'il
est désir de donner autant que de recevoir.
Désir que l'autre vive, qu'il existe toujours
davantage, désir de le connaître, à tous
les sens du mot, y compris ce que l'on nomme pudiquement "le
sens biblique du temme" qui se trouve être, de
manière significative, le plus incamé.
Mais il y a les
ambigultés du désir, qui est loin d'être
toujours pur et limpide, qui demeure toujours marqué
par l'egoïs me et les représentations de l'ima
ginaire. Il y a aussi et surtout les pannes du désir,
les moments plus ou moins longs où il n'est plus
sensible, où il est tourné vers ailleurs. Ce
serait de la légéreté que croire que le
lien puisse ne reposer que sur le désir. Contribuent
à la précarité des liens tous ces
discours fort répandus aujourd'hui, qui
prétendent que le désir puisse être le
seul même le principal fondement du lien. Pour tenir,
pour durer, pour vouloir vraiment, il faut un autre
ingrédient, un autre mouvement, une autre source.
En d'autres temmes,
nous avons 1'intuition, I'expérience même que
la gratuité et la générosité
débordent les sources de notre psychisme, de notre
vie naturelle. Que l'amour comme don ne saurait
résulter de la seule alchimie de notre vie
psycho-affective. Livrée à elle-même,
celle-ci reste immanquablement centrée sur l'ego, sur
le moi et les intérêts du moi. Emmanuel
Lévinas a osé écrire: "Le psychisme est
égoïs me" Pour nous décentrer, pour
entrer dans le mouvement qui nous conduit vers l'autre, il
nous faut recevoir un élan, recevoir un dynamisme qui
vient de plus loin que nous, pour nous conduire plus loin
que nous. Qui nous allège de nous même, nous
délie de nous-mêmes pour nous lier à
l'autre. Cet élan est reçu, le mouvement par
lequel nous donnons est lui-même reçu, il est
un don, un cadeau, en latin gratia, une grâce.
Comme son nom
l'indique, la gratuité est fille de la grâce.
L'un et l'autre terme viennent du latin gratia, faveur,
cadeau. En vérité, nous recevons le mouvement
même par lequel nous devenons capables de donner, de
nous donner. Nous sentons bien que de ce mouvement, par nos
propres forces, nous sommes incapables. "IL n'y a pas plus
grand amour que de donner sa pour ceux qu'on aime". Qui, de
Iui même, est capable d'un tel don? Un seul d'entre
nous prétendrait-il en être capable par
lui-même ?
Nommer la source de ce don
Au fond,
I'altemative est la suivante : ou bien le lien conjugal
n'est que le résultat de l'intersection, de
l'alchimie qui résul te de l'interaction entre deux
psychismes, caractères, tempéraments,
histoires, ou bien il est aussi le lieu d'affleurement, de
révélation, de donation d'une vie autre,
introduction à une vie nouvelle, plus ordinaire et
plus universelle que celle de nos deux ego, la vie absolue,
qu'en Judéo-christianisme nous nommons agapè,
I'amour-charité.
De cette
troisième vie, des non croyants ont l'intuition,
l'expérience. Certains l'ont nême
nommée. C'est Vladimir Jankéléitch,
philosophe agnostique, qui affirme: La charité est
fille de la grâce". Je ne sais pas quelle est la
confession de foi de Shmuel Trigano, professeur à
Paris - Nanterre, mais c'est dans un ouvrage de stricte
philosophie, La séparation d'amour, qu'il
écrit: "C'est comme s'il y avait toujours un
troisième interlocuteur qui s'insérerait dans
le face-à-face et ouvrirait de dedans vers
l'ailleurs" Evoquons encore Jacques Lacan lorsqu'il
suggère de manière énigmatique: 'Pour
que le couple tienne sur le plan humain, il faut qu'un dieu
soit là".
Le propre des
croyants est de nommer la source de ce don, de nommer ce
tiers, et de le célébrer en communauté,
en faisant corps avec d'autres, en référence
à une Écriture, une histoire, une
présence. Non seulement en le désignant comme
"Dieu", terme générique lui me paraît
parfois trop abstrait, mais en reconnaissant dans le don de
l'agapé la communication de la vie Trinitaire elle
même. Le Père comme celui qui donne, la source
cachée, celui auquel renvoie Jésus lorsqu'il
dit, après avoir cité la Genèse, "Ce
que Dieu a uni..." Le Fils comme celui qui se donne, le
modèle du don, qui vient habiter le lien, comme il
l'a promis en une parole que certains Pères de
l'Eglise appliquaient au mariage: Quand deux ou trois sont
réunis (unis) en mon nom, je suis là au milieu
d'eux" .'Esprit comme don donné, qui donnera au lien
souffle et énergie, en le libérant de ses
esclavages, lui dont les fruits sont, selon les termes de
saint Paul: amour, joie, paix, patience, bonté,
bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi".
Accueillir la grâce
Il
faudrait développer ici comment l'action de la
grâce dans la vie conjugale peut se décliner
selon deux registres, classiques dans la théologie
chrétienne. Selon l'ordre de la création, de
l'action créatrice, pour donner vie au lien, en
suscitant le désir (au sens fort de ce mot), la joie,
I'émerveillement de la rencontre; selon l'ordre du
salut, pour sauver le lien des nombreux périls qui le
menacent. "Toute histoire d'amour est une histoire de salut'
lisaisje récemment. Tout couple aura un jour ou
l'autre besoin d'être sauvé, et il le sera de
façon très concrète
(c'est-à-dire non magique ou idéelle) par les
différents aspects du travail de la grâce: don
de l'énergie pour recommencer, don de
l'humilité pour demander pardon, don de
l'espérance, de l'aide fraternelle plus large. Cette
nécessité en même temps que cette
possibilité d'un salut pour le couple, et donc pour
la famille, est un des messages les plus originaux que les
chrétiens aient à fommuler dans les situations
actuelles.
Il est bien vrai que
ce don est livré à notre nature, que, comme le
dit saint Paul, nous le portons comme un trésor dans
des vases d'argiles et que, selon l'expression d'un autre
Paul, Claudel, "La toute-puissance de Dieu s'arrête
à la porte du coeur de l'homme". Il ne faut donc pas
oublier ou nier les limites de notre nature, en termes
modemes, des déterminismes de notre vie
psychoaffective, renforcés par le péché
qui habite en nous. Vous connaissez la formule de saint
Thomas d'Aquin à laquelle, dans le domaine de
réflexion qui est le mien, je pense presque tous les
jours: "la grâce peffectionne la nature, mais elle ne
l'abolit pas". Ne pas abolir la nature, dans l'ordre de ce
qui fait la vie quotidienne d'un couple, nous mesurons la
portée de ce que cela implique. C'est bien pourquoi
l'échec est possible. De l'irrémédiable
peut advenir, à cause de nos limites,
aggravées et renforcées par le
péché. Mais, en toute logique
chrétienne, il faut ajouter aussitôt qu'il est
difficile de dire quand une situation est vraiment
irrémédiable. Aux yeux de la foi
chrétienne, il n'y a pas de fatalité, une voie
est toujours offerte. Tant que les partenaires restent
sujets de la relation et s'ouvrent l'un et l'autre au don de
l'Esprit, des ressources nouvelles peuvent apparaître.
Ni fatalisme, ni
optimisme naïf, donc. Il nous faut bien voir que
l'accueil du don de la grâce est au-delà de
toute garantie, que Ren n'est jamais acquis. Le salut du
couple n'est pas de l'ordre de la garantie. Garantie et
grâce sont deux termes antinomiques. Il n'y a pas de
droit au salut. Or, ce qui est au-delà de toute
garantie est de l'ordre de la foi. La réception de la
grâce n'est pas de l'ordre de l'évidence ou de
la continuité d'un processus. La vie n'est pas un
long fleuve tranquille. L'accueil de la grâce est un
acte, acte de la liberté la plus profonde, acte qui
est un pas, le pas de la foi.
Xavier Lacroix, conférence
donnée à l'occasion du Congrés
international de Nantes de la Fédération
Internationale des Centres de Préparation au
mariage.
Reproduit avec l'autorisation de la
Fédération des CPM
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