Nouveau : Marions-nous ! un sacré chemin - Un itinéraire vers le mariage aux Editions de l'Atelier , par le créateur de ce site ...

 

Copyright : PMC Interactif 2000-6 ...

Dernière mise à jour : PMC Interactif Mercredi 26 Septembre 2018


La revue Alliance

  Coordonnées
  Index des numéros
  Index thématique
  Sommaire numéros
  Abonnement

 

Articles en ligne

 

  Dialogue en couple

  Face à l'homo-
 sexualité
 (X.Thevenot)


  Le Conflit,
 échec ou défi
  (D. Balmelle)


  Quelques critères
  de choix
  (D. Sonet)


  La tendresse
 est-elle l'amour ?
  (X. Lacroix)''

Le mariage : Deux oui pour la vie, la traversée de l'impossible

Attention, cet article a été publié dans le n°195-196 de la Fédération. Il ne peut être imprimé et photocopié. Pour obtenir le n°195-196 merci de le commander à la Fédération Nationale.

Acheter cette revue, c'est faire vivre la Fédération, ses permanents et participer à l'organisation et la formation des milliers d'animateurs en France.

 

"L'union de l'homme et de la femme, nous dit le talmud, est un miracle plus grand encore que le passage de la mer rouge". On ne s'étonnera jamais assez que l'engagement à partager une vie entière ensemble puisse être vécu avec bonheur. Comment concilier les exigences de la durée avec les aspirations modernes au bonheur et à la liberté ?

Comment concevoir une union qui ne supprime pas les différences mais les mette en valeur ?

La vie conjugale tient du prodige. Notre thèse est qu'elle est à la fois une volonté, un art, et un don.

Nous nous arrêtons sur chacun de ces termes pour en peser les enjeux.

Importance de la décision et de la ferme foi dans le lien, importance de l'art de vivre, du savoir faire et du savoir dire, importance de l'accueil d'un don primordial, don qui peut se dire en termes humains ou en termes théologiques. Au fond le lien est grace et doit faire appel aux ressources de la grâce pour être sauvé de tous les périls

Il y a quelques jours, au cours d'une soirée de fommation d'acteurs de la préparation au mariage, un homme vient vers moi pour me dire qu'il souhaite me poser une question, "peut être idiote", mais qu'il portait en lui depuis des années. Je vous la transmets telle quelle :" Un être a-t-il la capacité de vivre une vie entière avec un autre être"? Je précise que cet homme était marié, et se préparait à en préparer d'autres au mariage. Mais il s'étonnait de ce qu'un être, c'est-à-dire un homme ou une femme puisse ainsi lier son existence à une autre existence, sur une longue durée. Cet étonnement me paraît de bon aloi, et je le partage.

Comment concilier bonheur et durée ?

Empiriquement déjà, qu'au fil des années l'accord, dans une relation de qualité, soit naturellement durable, cela dépend de tellement de facteurs que la probabilité en sera plutôt mince. Vous qui pratiquez depuis un certain temps la préparation au mariage, vous avez déjà eu, je présume, l'occasion de critiquer le mythe de l'âme soeur, I'image de ce partenaire qui serait mon alter ego, un peu comme mon double en symétrie, auquel je serais parfaitement adapté, mon complémentaire. C'est un des intérêts des remises en cause actuelles du mariage et de l'engagement sur une longue durée que de nous faire prendre conscience que faire le pari de vivre ensemble "jusqu'à ce que la mort nous sépare" est un pari singulièrement audacieux, qui a un côté déraisonnable, un côté de folie.

On s'étonne et s'inquiète aujourd'hui du nombre de séparations, de divorces, d'échecs de couples. Au risque de paraître naïf ou provocateur, je vous avouerai que je m'étonne plutôt du fait que, dans la plupart de nos pays, la majorité des couples se marient, restent stables. Les deux tiers, environ, ne divorcent pas. (Je sais que la proportion est de 50-50 pour les Etats-Unis et le Canada).

Pourquoi mon étonnement ? Parce que, sociologiquement, notre culture ne porte guère à la durée, à l'engagement sur le long terme. Elle est plutôt une culture de la rupture, de la précarité et de la multiplicité. "Aujourd'hui, la vie se vit en morceaux", disait un personnage de Jean-Luc Godard. Plus profondément, je vois un paradoxe entre les valeurs liées à la modernité (ou post-modernité), telles la liberté, I'épanouissement de l'ego, la primauté du désir et celles liées à la durée, laquelle ne peut pas ne pas comporter une part de renoncement, d'effort, de patience, de souffrance même. Comment concilier les images contemporaines du bonheur et, autour d'elles, les valeurs de la modernité, avec les exigences de la durée, de la longue durée ? Tel serait le premier paradoxe, le premier défi.

 

Comment constituer une unité ?

Le second défi serait: comment constituer une unité, aux différents sens de ce mot, avec tout ce que nous en attendons aujourd'hui, harmonie, communlon entente, connaissance, entre deux être séparés, différents? Différents par leur sexe, par leur histoire, leur complexion psychique? A mesure que le temps avance, ces mêmes différences qui, dans un premier temps, semblaient au service de la complémentarité, dans un second temps apparaîtront comme des obstacles. Découvrir de plus en plus que l'autre est l'autre, et en même temps avancer sur le chemin de l'unité, quel paradoxe! Selon le philosophe Emmanuel Lévinas, "être libres, c'est être séparés". Et s'il n'y avait que la liberté! En leur fond les libertés sont communicantes. Mais il y a surtout les détemminismes, les limites, les pesanteurs, les malentendus.

Le défi devient alors: comment concilier les apports des sciences humaines, qui mettent en lumière ces déterminismes, ces limites, le comment et le pourquoi des mécanismes de l'échec d'une part et, d'autre part la fidélité à l'éthique chrétienne traditionnelle, en persévérant à affirmer que l'engagement définitif est sensé, qu'il est même une chance, pour les personnes et pour leur famille ?

 

Sommes-nous capables de nous lier pour la vie ?

 

Il y aurait deux manières de se poser la question:

- la première serait de croire que la rencontre ou l'alliance va de soi, est facile, naturelle. C'est le point de vue que je qualifierai de "romantique", qui croit en la toute puissance du sentiment. A moins que ce ne soit d'un point de vue volontariste, plus rare aujourd'hui, qui croirait en la toute-puissance de la volonté.

- la seconde manière de ne pas se poser la question de la possibilité du lien est tout simplement d'y avoir renoncé, renoncé à construire une unlon durable, pour toute la vie. Je qualifierai ce point de vue de désabusé ou résigné.

Le point de vue que je propose consiste à regarder en face la difficulté de la rencontre, allant jusqu'à la désigner, avec plusieurs auteurs, comme impossible, tout en continuant à parier sur elle, à l'affirmer comme désirable, comme un bien fondamental, comme nécessaire, mêrne.

 

1) L'ALLIANCE CONJUGALE EST NÉCESSAIRE

L'impossible nécessaire, tel est le paradoxe auquel nous sommes confrontés. Nécessaire, l'alliance conjugale l'est au moins pour trois raisons :

Elle correspond à une aspiration très profonde de l'homme et de la femme. Autant il nous faut assumer la séparation, autant il est vrai que nous ne sommes pas faits pour la séparation. Il y a en nous un attrait irrésistible, lié à la vie même de notre intériorité, vers la proximité, I'unité, le don et l'accueil mutuels, c'est-à-dire vers une victoire sur la division et l'extériorité.

Une deuxième raison est que Ia fécondité est un horizon majeur de cette union. Or, pour les enfants qui en naîtront, ce sera un bienfait sans équivalent que de pouvoir compter sur la solidité du lien qui unit leur père et leur mère. Né de cette union, il grandit sur le roc de celle-ci, laquelle, si elle est suffisamment bonne, sera pour lui un principe de sécurité et d'unité intérieure qu'aucun palliatif ne pourra rem placer. Dans le cadre des débats qui, dans plusieurs de nos pays, ont lieu autour de la famille, il faudra bien u njour affirmer que le meilleur fonde ment, la meilleure fondation pour celle ci n'est ni la seule harmonie affective du couple, ni la seule reconnaissance du lien de filiation mais l'établissementd'un pacte conjugal clair entre les parents.

Pour les époux aussi, troisième raison, ce sera une source de sécurité intérieure, de certitude, d'assurance, que de se savoir aimé inconditionnellement, c'est-à-dire tout entier, tel que l'on est, par un autre. Quelle joie que ne pas avoir tous les jours l'impression de passer un examen, d'être accepté tel que l'on est, et pas seulement pour ses qualités, ! Quelle joie aussi de faire ce même cadeau à l'autre !

Nous voici donc face à l'impossible nécessaire. Une parole du Talmud me revient alors à l'esprit: "L'union de l'homme et de la femme est un miracle plus grand encore que le passage de la mer rouge"'. Le rapprochement n'est sans doute pas fortuit. Il est vrai que d'un côté nous avons une union, de I'autre une séparation. Mais l'union elle-même suppose la séparation sans oublier de surcroît que, dans e passage de la mer, c'est d'une traversée qu'il est question. De passer d'une rive à l'autre.

Faut-il en ce domaine croire au: miracles ? C'est une bonne question, à laquelle il ne faut pas répondre trop rapidement.

Ma thèse sera alors que le lien durable -durable et heureux, ce qui pour moi veut dire durable et vivant- sera le fruit de la rencontre entre trois facteurs trois réalités qui se croisent comme en torsade dans le lien, s'appelan t mutuellement. La plupart des discour s oublient l'une ou l'autre de ces dimen sions. Ma thèse sera donc que le lien est à la fois un vouloir, un art, et un don.

 

2) LE LIEN EST A LA FOIS UN VOULOIR, UN ART ET UN DON

Un vouloir

Une chose est de désirer vivre ensemble l'unité, de la souhaiter, de la rêver, une autre est de la vouloir effectivement. Une chose sont les processus qui se passent en nous, le fonctionnement, les mécanismes de notre vie affective, une autre est ce que nous décidons, la fidélité à ce que nous avons décidé. Le lien conjugal n'est pas un "produit naturel", une chose toute faite. Il est en construction, il est une oeuvre qui demande effort.

Quoi que l'on dise, et que je suis loin de contester, sur la pesanteur réelle des déterminismes psychoaffectifs, il est certain qu'un élément déterminant dans la vie du couple sera le fait que l'un et l'autre veuillent ensemble construire le lien. En l'absence de cette ferme volonté, le premier obstacle sérieux balaiera le couple. Seule une volonté déterminée fera poser les gestes, qui coûtent parfois, nécessaires à la vie ou au salut du couple. Actes de parole vraie, de réconciliation, de réforme des comportements, de service, de solidarité. Je cite souvent cette formule de France Quéré: "Les couples qui marchent sont ceux qui font marcher".

D'où l'importance, pour cela, que le couple ait été fondé, fondé sur une claire décision, laquelle prend nécessairement la forme d'une parole, qui fera office de référence, offrant un cadre, un point fixe dans les moments de turbulence. Cette parole a ouvert un avenir, fixé un cap, et il n'est nulle navigation qui ne se fixe un cap. Comme le disait le philosophe Sénèque, "il n'est nul bon vent pour celui qui ne sait où il va".

Pour la clarté de l'engagement, il peut être bon de rappeler ici une différence entre savoir que l'échec est possible, ce qui est du réalisme, et laisser ouverte en soi la possibilité de vouloir autre chose, ce qui serait le cas d'une volonté qui, selon l'expression d'un philosophe, "loucherait sur sa propre faiblesse", envisageant d'avance de vouloir, d'elle-même, autre chose, au cas où..., se ménageant une porte de sortie. L'engagement conjugal comme pacte d'alliance est un acte dans lequel la volonté s'engage tout entière.

Toutefois il faut bien reconnaître que si la volonté est déterminante, elle n'est pas toute puissante. S'il suffisait de vouloir durer pour y parvenir, les choses serait plus simples. La volonté n'est pas toute-puissante pour trois raisons au moins.

(1) Elle ne peut pas s'auto-alimenter. Elle doit recevoir son énergie de plus intérieur, plus originaire qu'elle. Croire que la volonté puisse être à elle même son propre moteur, cela s'appelle volontarisme.

(2) La seconde raison pour laquelle la volonté n'est pas toute puissante est qu'il y a en nous des résistances, des obstacles qui résistent à ce que nous voudrions faire. Ce sont tous les déterminismes ou les entraves intérieurs dont nous faisons amplement l'expérience dans la vie de couple, dont ia vie de couple est un des meilleurs révélateurs.

(3) La troisième raison est que pour faire vivre l'alliance, il faut être deux. Ce qui complique bien des choses! Je ne peux vouloir à la place de l'autre. Je n'ai pas d'emprise sur sa volonté, ce qui est au fond une bonne chose.

Il ne suffit donc pas de vouloir durer, encore faut-il savoir comment s'y prendre. Autrement dit, cela relève aussi d'un savoir faire, d'un art. Et ce sera la deuxième dimension du lien.

 

Un art

Des époux en train de divorcer disaient un jour: "Nous nous aimons, mais nous sommes incapables de vivre ensemble" On peut en être incapable par une collection de maladresses, par des enchaînements de scénarios funestes, par l'enfermement dans des situations qui rendent difficile une avancée. Ils voudraient vivre ensemble, mais ils ne savent comment s'y prendre. Comme le disait un collègue de Louvain, thérapeute de couples: "Il ne s'agit pas d'amour, mais d'être capables de vivre ensemble. Et l'amour aide un peu"

Au reste, I'amour lui-même n'est pas seulement un élan, une intention, encore moins un fluide magique. Il est, selon les termes de plusieurs philosophes, un "artefact", une construction, un ouvrage, qui demande du talent, de l'inspiration. Un "art" au sens large et le plus ancien du terme, technè en grec, qui désigne un savoir faire, une compétence. "Les relations de couples sont sans doute plus riches qu'avant, mais elles demandent, en contrepartie, davantage de compétences" déclarait un autre spécialiste. Un "art" aussi au sens plus restreint de "beaux arts", c'est-à-dire entendu comme capacité à créer, à créer une oeuvre, une oeuvre belle. J'évoquerai ici quelques traits de cet art. -Art de savoir dire "oui" mais aussi, et pour cela, celui de savoir dire "non". Savoir s'affronter au désaccord, paisiblement, sereinement, sans le confondre avec le conflit, sans confondre non plus le conflit, si celui-ci a lieu, avec la crise, ni la crise avec la catastrophe;

 

- Art de demander, de savoir faire connaître à l'autre ses désirs, ses attentes, ses déceptions; sans que cela n'apparaisse comme une plainte, un reproche ou une accusation;

- Art de recevoir et de donner. Certains ne font que l'un ou l'autre. Dans l'un et l'autre cas, c'est aussi dommageable. Le don, sous ses diverses fommes, des plus grandes aux plus petites, est ce qui fait vivre le lien. Mais il n'est que l'envers de l'accueil de l'autre. Savoir se laisser aimer, apprivoiser, savoir reconna^~tre et dire que l'on a besoin de l'autre, savoir aussi donner sans alimenter l'égo~sme du partenaire si le don n'est pas réciproque. Il y a deux écueils possibles pour le don: I'avarice ou la prodigalité. L'avarice de celui qui ne sait pas donner, la prodigalité qui donne sans sagesse.

- Art de savoir être homme et femme, dans le respect des différences, de la différence des genres tout particulièrement. Sans que l'un des deux n'impose son modèle à l'autre, ou ses critères, ou sa manière d'être. Savoir conjuguer égalité et différence, justice et dissymétrie ... tout un art ! Savoir donner au partenaire de développer les harmoniques de sa masculinité ou de sa féminité (ou les deux). C'est d'un jeu subtil de ressemblances et de différences entre les conjoints que na~tra le profil unique, inédit de la différence sexuelle, différence qui prendra un visage singulier dans chaque couple, pour chaque couple, au-delà des stéréotypes.

- Art de cultiver le désir et la tendresse charnels, de leur trouver des ressources nouvelles, renouvelées, à chaque étape de la vie commune, par delà les élans des commencements. Il en est qui affirment que l'attachement tue le désir: I'art est alors de leur prouver le contraire en inventant une histoire et une harmonie propres à chaque couple, au delà, ici encore, des stéréotypes.

- Art de parler avec les enfants, et, ce qui est plus délicat, avec les adolescents, en trouvant une parole de père, une parole de mère, avec leurs différences, en discernant ce qui est opportun selon les moments et les étapes de la vie.

- Art de créer une communauté de vie originale, aussi singulière que les personnes qui la composent, où se partagent des joies communes, des moments de fête, des découvertes, cela suppose de l'attention, de l'imagination, de l'intuition. Je pense ici à cette parole du poète René Char: "L'amour va du plus grand au plus petit".

- Art d'exercer l'hospitalité, d'ouvrir la famille. La maison ouverte, la table accueillante, la conversation avec des amis, la place faite à l'hôte imprévu, tout cela fait partie non seulement de I'art de vivre, mais de la conjugalité ellemême, contribuant à la construire. La conjugalité ne se réduit pas à l'intimité.

On pourrait poursuivre, bien sûr. Je relèverai ici une question, celle de l'apprentissage de ces arts, en un temps où les familles sont plus isolées, moins intégrées, participant moins, en général, à un réseau de familles. Il faudra des lieux de parole, de confrontation, de partage d'expérience, encouragement, pour les jeunes couples tout particulièrement. Les "équipes trois ans" du C.L.E.R. ou les "équipes tandem" des Equipes Notre-Dame en sont de bons exemples. Les C.P.M. font certainement des choses dans ce sens.

Mais nous nous rendons bien compte que, aussi important soit l'art, le savoir faire, la réalité du lien, ce qui le fait vivre, est encore au-delà. Il est bien évident que le lien n'est pas, ne saurait être le résultat de toutes ces pratiques, comme des recettes, encore moins le produit de techniques. Le lien n'est pas seulement une question de volonté; il n'est pas seulement une question de savoir faire, il est d'abord le fnuit d'un don.

 

Un don

J'ai évoqué tout-à-l'heure la notion de don au sens actif. Le don est créateur de liens, le don seul est créateur de liens, fondateur du lien. C'est en donnant à l'autre que je signffie le prix du lien pour moi et, Ï faisant, je fais exister celui-ci. Le don réalise ce qu'il signrFie, c'est-à-dire la koinonia, mise en commun, la communauté, qui est un autre nom du lien.

En une culture où domine l'utilitarisme, c'est-à-dire la pensée selon laquelle seule la recherche de l'intérêt, de l'intérêt individuel, gouvernerait tous nos actes, il nous faut oser dire, avec plusieurs philosophes ou anthropologues, que le désir de donner est en nous aussi profond, plus profond même, que le désir de profiter. C'est très concrètement que nous en faisons l'expérience: dans la joie de donner. La joie est le signe que la vie grandit, la vie s'éprouve en donnant et se donnant. Vie, joie et don, ces trois mots sont indissociables. "L'amour est la circulation même de la vie comme don".

Il ne s'agit pas d'un don à sens unique: le don véritable n'est que l'autre nom de l'accueil. Le plus beau cadeau que je puisse faire à l'autre est de l'accueillir. Aimer, c'est précisément cela, I'expérience de recevoir en donnant et de donner en recevant. Ce qui ne signifie pas que l'on donne pour recevoir, ce qui redonnerait raison au schéma utilitariste. On donne pour que l'autre vive, pour que le lien vive, sans calculer. La joie de donner, celle de recevoir de l'autre, ne sont pas le but de l'acte mais son fruit. Non le but d'un calcul égo~ste déguisé mais le fuit d'un acte généreux. Mais, me direz-vous, de ce mouvement sommes nous capables? Sommesnous capables par nous mêmes de don authentique et généreux? Telle est bien la question, la grande question, qui rejoint celle que nous posions au début sur la possibilité même du lien.

L'élan qui, le plus naturellement suscitera la force de vouloir construire et de donner sera ordinairement ce que l'on nomme le désir. Désir dont nous venons de dire qu'il est désir de donner autant que de recevoir. Désir que l'autre vive, qu'il existe toujours davantage, désir de le connaître, à tous les sens du mot, y compris ce que l'on nomme pudiquement "le sens biblique du temme" qui se trouve être, de manière significative, le plus incamé.

Mais il y a les ambigultés du désir, qui est loin d'être toujours pur et limpide, qui demeure toujours marqué par l'egoïs me et les représentations de l'ima ginaire. Il y a aussi et surtout les pannes du désir, les moments plus ou moins longs où il n'est plus sensible, où il est tourné vers ailleurs. Ce serait de la légéreté que croire que le lien puisse ne reposer que sur le désir. Contribuent à la précarité des liens tous ces discours fort répandus aujourd'hui, qui prétendent que le désir puisse être le seul même le principal fondement du lien. Pour tenir, pour durer, pour vouloir vraiment, il faut un autre ingrédient, un autre mouvement, une autre source.

En d'autres temmes, nous avons 1'intuition, I'expérience même que la gratuité et la générosité débordent les sources de notre psychisme, de notre vie naturelle. Que l'amour comme don ne saurait résulter de la seule alchimie de notre vie psycho-affective. Livrée à elle-même, celle-ci reste immanquablement centrée sur l'ego, sur le moi et les intérêts du moi. Emmanuel Lévinas a osé écrire: "Le psychisme est égoïs me" Pour nous décentrer, pour entrer dans le mouvement qui nous conduit vers l'autre, il nous faut recevoir un élan, recevoir un dynamisme qui vient de plus loin que nous, pour nous conduire plus loin que nous. Qui nous allège de nous même, nous délie de nous-mêmes pour nous lier à l'autre. Cet élan est reçu, le mouvement par lequel nous donnons est lui-même reçu, il est un don, un cadeau, en latin gratia, une grâce.

Comme son nom l'indique, la gratuité est fille de la grâce. L'un et l'autre terme viennent du latin gratia, faveur, cadeau. En vérité, nous recevons le mouvement même par lequel nous devenons capables de donner, de nous donner. Nous sentons bien que de ce mouvement, par nos propres forces, nous sommes incapables. "IL n'y a pas plus grand amour que de donner sa pour ceux qu'on aime". Qui, de Iui même, est capable d'un tel don? Un seul d'entre nous prétendrait-il en être capable par lui-même ?

 

Nommer la source de ce don

Au fond, I'altemative est la suivante : ou bien le lien conjugal n'est que le résultat de l'intersection, de l'alchimie qui résul te de l'interaction entre deux psychismes, caractères, tempéraments, histoires, ou bien il est aussi le lieu d'affleurement, de révélation, de donation d'une vie autre, introduction à une vie nouvelle, plus ordinaire et plus universelle que celle de nos deux ego, la vie absolue, qu'en Judéo-christianisme nous nommons agapè, I'amour-charité.

De cette troisième vie, des non croyants ont l'intuition, l'expérience. Certains l'ont nême nommée. C'est Vladimir Jankéléitch, philosophe agnostique, qui affirme: La charité est fille de la grâce". Je ne sais pas quelle est la confession de foi de Shmuel Trigano, professeur à Paris - Nanterre, mais c'est dans un ouvrage de stricte philosophie, La séparation d'amour, qu'il écrit: "C'est comme s'il y avait toujours un troisième interlocuteur qui s'insérerait dans le face-à-face et ouvrirait de dedans vers l'ailleurs" Evoquons encore Jacques Lacan lorsqu'il suggère de manière énigmatique: 'Pour que le couple tienne sur le plan humain, il faut qu'un dieu soit là".

Le propre des croyants est de nommer la source de ce don, de nommer ce tiers, et de le célébrer en communauté, en faisant corps avec d'autres, en référence à une Écriture, une histoire, une présence. Non seulement en le désignant comme "Dieu", terme générique lui me paraît parfois trop abstrait, mais en reconnaissant dans le don de l'agapé la communication de la vie Trinitaire elle même. Le Père comme celui qui donne, la source cachée, celui auquel renvoie Jésus lorsqu'il dit, après avoir cité la Genèse, "Ce que Dieu a uni..." Le Fils comme celui qui se donne, le modèle du don, qui vient habiter le lien, comme il l'a promis en une parole que certains Pères de l'Eglise appliquaient au mariage: Quand deux ou trois sont réunis (unis) en mon nom, je suis là au milieu d'eux" .'Esprit comme don donné, qui donnera au lien souffle et énergie, en le libérant de ses esclavages, lui dont les fruits sont, selon les termes de saint Paul: amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi".

 

Accueillir la grâce

Il faudrait développer ici comment l'action de la grâce dans la vie conjugale peut se décliner selon deux registres, classiques dans la théologie chrétienne. Selon l'ordre de la création, de l'action créatrice, pour donner vie au lien, en suscitant le désir (au sens fort de ce mot), la joie, I'émerveillement de la rencontre; selon l'ordre du salut, pour sauver le lien des nombreux périls qui le menacent. "Toute histoire d'amour est une histoire de salut' lisaisje récemment. Tout couple aura un jour ou l'autre besoin d'être sauvé, et il le sera de façon très concrète (c'est-à-dire non magique ou idéelle) par les différents aspects du travail de la grâce: don de l'énergie pour recommencer, don de l'humilité pour demander pardon, don de l'espérance, de l'aide fraternelle plus large. Cette nécessité en même temps que cette possibilité d'un salut pour le couple, et donc pour la famille, est un des messages les plus originaux que les chrétiens aient à fommuler dans les situations actuelles.

Il est bien vrai que ce don est livré à notre nature, que, comme le dit saint Paul, nous le portons comme un trésor dans des vases d'argiles et que, selon l'expression d'un autre Paul, Claudel, "La toute-puissance de Dieu s'arrête à la porte du coeur de l'homme". Il ne faut donc pas oublier ou nier les limites de notre nature, en termes modemes, des déterminismes de notre vie psychoaffective, renforcés par le péché qui habite en nous. Vous connaissez la formule de saint Thomas d'Aquin à laquelle, dans le domaine de réflexion qui est le mien, je pense presque tous les jours: "la grâce peffectionne la nature, mais elle ne l'abolit pas". Ne pas abolir la nature, dans l'ordre de ce qui fait la vie quotidienne d'un couple, nous mesurons la portée de ce que cela implique. C'est bien pourquoi l'échec est possible. De l'irrémédiable peut advenir, à cause de nos limites, aggravées et renforcées par le péché. Mais, en toute logique chrétienne, il faut ajouter aussitôt qu'il est difficile de dire quand une situation est vraiment irrémédiable. Aux yeux de la foi chrétienne, il n'y a pas de fatalité, une voie est toujours offerte. Tant que les partenaires restent sujets de la relation et s'ouvrent l'un et l'autre au don de l'Esprit, des ressources nouvelles peuvent apparaître.

Ni fatalisme, ni optimisme naïf, donc. Il nous faut bien voir que l'accueil du don de la grâce est au-delà de toute garantie, que Ren n'est jamais acquis. Le salut du couple n'est pas de l'ordre de la garantie. Garantie et grâce sont deux termes antinomiques. Il n'y a pas de droit au salut. Or, ce qui est au-delà de toute garantie est de l'ordre de la foi. La réception de la grâce n'est pas de l'ordre de l'évidence ou de la continuité d'un processus. La vie n'est pas un long fleuve tranquille. L'accueil de la grâce est un acte, acte de la liberté la plus profonde, acte qui est un pas, le pas de la foi.

Xavier Lacroix, conférence donnée à l'occasion du Congrés international de Nantes de la Fédération Internationale des Centres de Préparation au mariage.

Reproduit avec l'autorisation de la Fédération des CPM

Attention, cet article a été publié dans le n°195-196 de la Fédération. Il ne peut être imprimé et photocopié. Pour obtenir le n°195-196 merci de le commander à la Fédération Nationale.

Acheter cette revue, c'est faire vivre la Fédération, ses permanents et participer à l'organisation et la formation des milliers d'animateurs en France.