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Etre libre vis à vis de l'autre

Par le père Benoit Sevenier, eudiste

La liberté de l'engagement est essentielle... y compris vis-à-vis de l'autre. La peur de faire de la peine fait parfois durer une relation dans laquelle il n'y a pas d'amour vrai, plutôt une habitude commune de l'autre. Lorsque la décision, les éléments de choix ne sont pas affrontés, le temps passe, les jours se succèdent, puis les mois, puis les années... mais l'essentiel de ma vie est-il alors pris en compte ? Est-ce que je ne vis pas alors comme à la surface de moi-même ? La peur de se retrouver seul invite à faire des concessions... qui ne pourront pas durer indéfiniment.

Pour une décision libre, il semble logique qu'il existe une certaine distance entre les deux personnes qui désirent s'engager. Ceux qui ont vécu le syndrome des « couples TGV », qui se séparent le dimanche soir, savent qu'entre deux rencontre je porte l'autre en moi, je prends le temps de penser à lui, de lui écrire... le désir de l'autre se creuse peu à peu. Lors des rencontres alors le besoin de se parler, la joie partagée vient de plus profond. C'est dans une distance que je peux regarder l'autre : si nous sommes constamment l'un avec l'autre, nous sommes « ensemble » mais est-ce pour autant un choix fondé ? Quels moyens prenons-nous pour que chacun fasse le choix de l'autre en respectant réellement la décision de l'autre ? Certains couples finissent par « ne plus se voir »... C'est le temps de s'apprivoiser, d'apprendre à se parler, de vérifier chacun de nos choix pour être dans la vérité, respecter l'autre comme sujet et non comme objet du désir.

Se joue ici la question des rapports sexuels. La sexualité de l'adolescent se joue dans l'instant, il croit que le rapport du corps n'engage pas le coeur. Notre société fait facilement la distinction de la personne : un corps, une âme. C'est un héritage platonicien. Mais les chrétiens pensent au contraire que nous sommes une personne, indissociablement. Aussi, la sexualité nous engage pleinement. Le don des corps est don de la personne. Les rapports sexuels créent un lien puissant. On dit « je l'ai dans la peau ». La question est celle de pouvoir rester libre par rapport à l'autre : notre vie sexuelle est-elle le résultat d'un « concours de circonstances » ou d'un choix correspondant à ce que nous sommes au plus profond ? Marqué dans ma chair par notre sexualité partagée, comment te dire que je ne suis pas sûr de vouloir vivre toute ma vie avec toi ? Comment annoncer à ma famille, à mes amis que je te quitte ? Est-ce que nous nous sommes réellement donné cet espace de liberté ?

Le mariage est un sacrement : une parole et un geste. Par exemple, pour le baptême la parole est « je te baptise » et le geste est de verser de l'eau. Pour le mariage, la parole est « je te reçois et je me donne à toi » et le geste est... le rapport sexuel qui est finalement mise en oeuvre de cette parole. Il est donc don, don le plus accompli que l'on puisse réaliser. Il est donc aboutissement d'une histoire vécue librement.

Parfois on entend l'objection suivante : si on veut être sûr, il faut avoir eu ces relations sexuelles. L'entente sexuelle conditionne la vie de couple. On a donc besoin de savoir si cela « marche ». Peut-être bien qu'il est bon de se demander « et si ça ne marche pas » ? L'harmonie sexuelle se construit dans une histoire. Elle n'est pas en fait le premier fondement du couple, elle peut être construite, parfois avec l'aide d'un spécialiste. L'enjeu du don des corps est la parole, le sens qui lui est donné. Attendre pour se donner physiquement l'un à l'autre fait grandir l'amour et l'estime mutuelle. Il y a là aussi une pédagogie de l'orientation de nos pulsion : dans la vie de couple, il faut parfois attendre que l'autre soit bien disposé pour avoir des rapports sexuels. Mais l'enjeu fondamental est de respecter l'autre dans sa décision personnelle d'un choix libre.

La liberté vis-à-vis de l'autre est aussi à regarder sous l'angle du respect de l'autre : je n'ai pas besoin de tout savoir sur lui, respecter son jardin secret. La jalousie comme l'inquisition sont une intrusion sans ménagement dans la vie de l'autre.

 

Doit-on tout se dire ?

Premier critère : je suis toujours mystère pour moi-même... Comment demander à l'autre d'être transparent ? N'est-ce pas une illusion de l'enfance, sorte de désir de toute-puissance ?

Deuxièmes critère : je n'ai pas à faire porter à l'autre ce que je ne veux pas porter seul. Tout dire est parfois une manière de faire pression sur l'autre : il ne peut plus faire comme s'il ne savait pas. Je l'engage sur mon terrain, mon intimité pour le forcer soit à se livrer lui aussi, soit à avoir un comportement qui changera...

Troisième critère : la vérité est chemin. Il ne s'agit pas de tout se dire, il s'agit d'être vrai. La vérité suppose que l'on prenne en compte le temps, la relation qui nous unit, la part qui m'échappe... Elle est attitude adulte. Il me faut parfois mûrir seul avant de parler à l'autre.

Enfin, il est important de permettre à l'autre d'être réellement lui-même. Cela suppose qu'il soit certain de ne pas être jugé, cela nécessite une réelle confiance dans l'autre. La liberté de l'un vis-à-vis de l'autre concerne encore les amis de l'un qui ne sont pas forcément communs, les passions pas nécessairement partagées, etc... Quel espace de liberté chacun peut-il vivre sans blesser l'autre ? Est-ce que nous osons nous dire lorsque nous avons l'impression que la liberté devient oubli, non prise en compte de l'autre ? Je pense à ce couple dont l'un était sportif. Pendant leurs fiançailles il ne faisait du tennis qu'une fois par mois. Mais après le mariage il voulait reprendre trois fois par semaine... sauf qu'elle n'avait pas mesuré ce nombre d'absences à venir... La préparation d'un mariage peut nécessiter un changement de rythme, mais est-ce que je désire vraiment que l'autre soit lui-même ?

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