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Ce cours essai sur un thème difficile et décrié comme une
vision humaine et donc réductrice (anthropomorphique) de Dieu.
Elle mérite cependant un détour.
Je me permets d'en donner quelques bribes dans le seul but
de susciter chez vous une lecture qui pour moi vaut ce risque...
"
Le paradoxe d'un Dieu humble est apparu violent à plus d'un.
Voici que celui d'un Dieu qui souffre l'est davantage encore.
Est-il vrai que la souffrance, comme l'humilité, est au coeur
de la Gloire ? Pour approcher ce mystère, (...) à la seule
pensée qu'il est possible que Dieu souffre, être saisi soi-même par une souffrance qui serait, si faible soit-elle, une participation à la sienne. Car, si Dieu souffre, ce ne peut être d'une émotion vague, en quelque sorte marginale, ou qui effleure sans étreindre.
Rien n'est accidentel en Dieu. Si Dieu souffre, sa souffrance
a la même dimension que son être et que sa joie. Dimension
sans dimension. Sans limite. Infinie. Au coeur de l'Essence
et selon l'incommensurable ampleur de son rayonnement. (...)
l'expérience d'une participation à la souffrance de Dieu (...)
ne peut être qu'une théopathie. Au double sens du mot: non
seulement " souffrir Dieu ", comme tous les mystiques (...)
mais souffrir sa souffrance (...) Pour parler d'un Dieu qui
souffre, [je dois] me résigner à souffrir de ne pas souffrir,
veillant seulement à ne jamais me complaire en ce qui serait
augmentation de connaissance (...) Dostoievski était malade
d'émotion devant la toile de Holbein, au musée de Bâle, représentant le corps décomposé du Christ détaché de la croix! A cet instant
le grand romancier échappait à ce qu'il appelait le "terrestre
ordre normal ", entendant par là l'équilibre facile de l'existence
en sa banalité, privée de tragique, de profondeur et de mystère.
Si du moins j'étais frappé en plein visage, et mon lecteur
avec moi, par la gravité du visage de Dieu ! Cela doit être
possible. (...) L'Image d'un Dieu impassible qui surplombe
dans une olympienne sérénité le mal et le malheur du monde
subsiste et vit d'une vie secrète dans les profondeurs de
l'inconscient de l'humanité. Impassible, cela veut dire insensible,
donc indifférent (...). Comment croire que Dieu est Amour,
s'il faut penser que notre souffrance ne l'atteint pas dans
son être éternel ? Quand je pleure ou me dégrade, est-il "marbre
absolu "?
L'amour est vulnérable, mais une nature parfaite ne l'est
pas. Or Dieu est parfait, sauf à ne pas être vraiment Dieu.
Aussi bien, pour plus d'un, l'image d'un être que rien ne
peut blesser se juxtapose, non sans susciter une sourde révolte,
la réalité historique d'un Christ fraternel qui a souffert
et qui est mort sur une croix. La souffrance du Christ, loin
d'atténuer le scandale de l'impassibilité du Père et de l'Esprit,
semblerait plutôt l'accroître. Car ce n'est pas seulement
la douleur des créatures qui serait impuissante è émouvoir
l'éternel, mais celui que le Père a envoyé, le Fils fait homme,
aurait pu agoniser jusqu'à suer du sang sans qu'en son être
immuablement bienheureux l'Absolu ait douloureusement vibré!
Jésus d'ailleurs n'a souffert qu'un temps, la douleur humaine
est de tous les temps. C'est maintenant que j'ai mal, c'est
autrefois qu'il a porté sa croix. Il est maintenant glorieux.
Au chevet du cancéreux dont la face est rongée et qui respire
interminablement, l'épouse la plus chrétienne peut laisser
échapper cette plainte qu'il serait bien imprudent de qualifier
de blasph&egrav;me: " Pour le Christ cela n'a duré que quelques
heures, pour toi ce sont des mois! " Dérision tragique, quand
on entend cela, du moindre essai d'argumenter sur le rapport
de l'éternité et du temps! Rien ne peut faire qu'à l'heure
où je plie sous le fardeau, le bonheur de Dieu et de son Christ
ne soit imaginé comme étant sans défaut. Puissance de l'inconscient!
Ténacité des fantasmes qu'il suscite! Si les gens savaient...
que Dieu `'souffre" avec nous et beaucoup plus que nous de
tout le mal qui ravage la terre, bien des choses changeraient
sans doute, et bien des âmes seraient libérées" (...)
Dans l'ordre de l'être, la souffrance est une imperfection.
Dans l'ordre de l'amour, elle est le sceau de la perfection
(p. 71). Jésus avait touché le fond de la douleur des hommes
en épousant sur la croix leur solitude. Il ne savait pas,
disions-nous, que le Père partageait sa souffrance: aspect
abyssal de la kénose. Mais ce qu'alors le Père partage, c'est,
plus profonde que toute autre souffrance, la solitude du Fils.
Car il sait que le Fils ne sait pas, et son amour, en le retenant
d'intervenir, atteint la cime de sa puissance: c'est, la
lettre, la Toute-Puissance. (p.74) Si Dieu souffre, c'est
de trop aimer (p. 76)
A méditer...
C. Heriard
LA SOUFFRANCE DE DIEU Franois VARILLON, Le Centurion Octobre
1975
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